COMMEMORATION DU 9ème ANNIVERSAIRE DE LA MORT DU DR ETIENNE TSHISEKEDI wa MULUMBA
ETIENNE TSHISEKEDI : LE DISCIPLE MECONNU DE PATRICE EMERY LUMUMBA
Par Désiré MUWALA-BOL’MAKOB MATALA-TALA
Auteur de « Fondamentaux éthiques de la pensée politique de Tshisekedi wa MULUMBA» : www.echosduvillage.com/les-fondamentaux-éthiques-de-la-pensée-politique-de-tshisekedi-wa-mulumba)
KINSHASA, 31 Janvier 2026
Comme hier avec Patrice Emery Lumumba, le Dr Etienne Tshisekedi wa Mulumba, opposant historique et figure emblématique de l’opposition aux présidents J.-D. Mobutu, L.-D. Kabila et J. Kabila, a reçu à titre posthume, la plus haute distinction honorifique angolaise. C’est à son fils, Claude Tshisekedi, à qui est revenu l’honneur de recevoir la médaille de la paix et du développement des mains du président Joao Lourenço, à l’occasion des célébrations du 50ème anniversaire de l’indépendance de l’Angola, en octobre 2025.
Par ce symbole, le président angolais a voulu rendre hommage à un combattant panafricain pour sa lutte pour la démocratie, l’Etat de droit et la dignité humaine, mais également pour saluer les valeurs communes de résistance, de courage et de justice qui ont animé à la fois la propre lutte de libération du pays d’Agostino Neto et le parcours politique du Sphinx de Limete. Puisse l’exemple angolais servir de tache d’huile à une reconnaissance africaine du combat du co-fondateur de l’UDPS !
Etienne Tshisekedi est la deuxième personnalité congolaise après Patrice Emery Lumumba à être honorée, en dehors des frontières nationales, pour la cause de lutte de la dignité de l’Afrique. En effet, après son lâche assassinat, Patrice Emery Lumumba a été proclamé non seulement héros national par le président Mobutu, mais également Héros de l’Afrique par All African People’s Conference réunie au Caire, en mars 1961 et Saint par le Ghana Church of Africa.
Cette distinction m’offre une opportunité de retracer les fortes similitudes de pensée politique entre P.E. Lumumba et E. Tshisekedi wa Mulumba, les deux nationalistes congolais les plus radicaux, qui ont été habités par la même passion de la liberté et de la dignité. Ce n’est pas un hasard que cette distinction est venue couronner le combat du charismatique leader de l’UDPS, en l’année où l’on commémorait le centenaire de la naissance de P. E. Lumumba.
Etienne Tshisekedi, le disciple méconnu de Patrice Emery LUMUMBA. Du point de vue historique, Etienne Tshisekedi est né sur les cendres de Patrice Emery Lumumba. Pour cette raison, d’aucuns comme le néolumumbiste Franck Diongo, dans une interview au journal Le soft, daté du 08 mai 2006, le considère comme un « Nouveau Lumumba ». En effet, il a fait ses premiers pas en politique sous le regard de P. E. Lumumba, président du MNC dont il était conseiller, et puis, sa vraie histoire de la résistance, son fait d’arme, sans doute, le plus emblématique a commencé, le 17 janvier 1988, date du 27ème anniversaire de la mort de Lumumba, lorsqu’il a tenté un meeting à hauts risques, noyé dans le sang au Pont Cabu, à Kinshasa. Ce meeting est interprété par les analystes, comme Mukebayi Nkoso, M., dans LESOFT du 28 janvier 2008, comme « un instant de la découverte de son destin », ou encore celui que Laurent Correau dans une tribune sur le centenaire de P.E. Lumumba décrirait comme un « moment où la rencontre entre une stature personnelle et les vents de l’histoire transforment un homme ». Dans le mensuel parisien « Le Monde diplomatique » de mai 1988, la journaliste belge Colette Braeckman souligne l’enjeu de l’événement : « …cette manifestation du 17 janvier 1988 et les remous que la détention de M. Tshisekedi ont provoqué sur le plan international (48 parlementaires américains ont écrit au président Mobutu) ont brisé la peur et la contestation s’est exprimée publiquement dans la Capitale, ce qui ne s’était jamais vu en vingt-cinq ans de régime « Mobutiste ».
Etienne Tshisekedi, reconnu grand lecteur de l’Histoire et grand visionnaire ne pouvait pas choisir cette date au hasard. Il recherchait certainement un enracinement, une filiation avec le génie du Sankuru. Il n’est pas le seul, en cela, tous les chefs d’Etat congolais qui se sont succédés au pouvoir, de Mobutu à Tshisekedi, se réclament de son immense héritage politique et chacun cherche, comme l’affirment Patient Ligodi et Laurent Correau , à « construire une continuité historique entre Lumumba et son propre régime ». Ils recherchent la légitimité auprès de lui et ont tous, à l’unisson, entonné son hymne d’un Congo de dignité, uni, fort, prospère et centre de rayonnement de l’Afrique. Par cette recherche de repères lumumbistes, ils donnent raison à Aimé Césaire, le visionnaire qui, dans une interview en marge de sa pièce de théâtre intitulée « Une saison au Congo », affirmait qu’« on ne peut rebâtir le Congo sans Lumumba »
P. E. Lumumba et E. Tshisekedi sont aussi les acteurs majeurs de deux tournants historiques du Congo : le tournant de la décolonisation pour le premier et le tournant de la démocratisation pour le second. Ce qui font d’eux, les deux nationalistes congolais qui se sont distingués dans les combats que le Congo a livrés pour sa libération d’abord contre le colonialisme et ensuite contre la dictature, devenant ainsi des pionniers dans lesquels tout un peuple s’est reconnu au plus fort de ses luttes contre la tyrannie. Les deux leaders s’adressaient d’abord à « …des millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme », comme le proclamait Aimé Césaire dans son essai : « Discours sur le colonialisme ».
L’unité nationale, la dignité du Congolais, la libération par la non-violence , le rôle messianique du Congo dans la renaissance africaine, constituent les fondamentaux éthiques de la pensée politique de Patrice Emery Lumumba. Il n’y a pas congolais qui, à ce jour, a défendu ces fondamentaux éthiques avec autant de fougue, de conviction et de détermination qu’Etienne Tshisekedi. Ce qui lui a valu un soutien national indéfectible et une popularité inusable durant près de quatre décennies, jusqu’à sa mort au début de 2017.
Bien avant lui, quelques Congolais ont tenté de prendre le pouvoir par les armes tels que Pierre Mulele, ont mené des actions de rue avec les étudiants réunis dans la puissante UGEC, union générale des étudiants congolais, déclenché des grèves de revendication à l’exemple de la classe ouvrière ou encore tenté de coups d’état militaires. Sans succès notoire jusqu’à ce jour de 1er novembre 1979, lorsque treize courageux parlementaires dont Etienne Tshisekedi, tous futurs fondateurs de l’UDPS ont signé au vitriol une « lettre ouverte au président-Fondateur du MPR Mobutu » de 52 pages, pour le dénoncer comme étant « l‘éteignoir de la démocratie au Zaïre ». Cette lettre dénoncée comme « un document séditieux » par le pouvoir va constituer le socle, le fondement de la lutte contre la tyrannie au Congo, à l’instar du « Manifeste de la conscience africaine » de 1957.
Les deux héros nationaux ont en commun les mêmes traits de caractère et partagent le même engagement sans faille dans la défense d’une même cause : le salut du Congo. Lumumba et TshisekedI ont aussi opposé un refus catégorique au rôle de nègre de service de l’Occident qui les a traités des têtus, des intransigeants, des insoumis, des radicaux, des indociles, voire des diables. Leur souci permanent était de répondre aux attentes du peuple, ce qu’Etienne Tshisekedi résume par le peuple d’abord. De là, vient l’indéfectible attachement du peuple à ses idéaux défendus et par Lumumba et par Tshisekedi.
En effet, vingt ans après la disparition de Lumumba, on retrouve en Tshisekedi le même thème et le même discours de libération, la même méthode de combat par la non-violence, le même « levier d’une résistance passionnée et déterminée à l’oppression. », comme l’écrivait Kä Mana dans le Potentiel du 1er février 2008 et enfin, la même passion pour Congo. Nous-mêmes, nous n’avons pas manqué d’écrire cela dans notre publication intitulée : Les fondamentaux éthiques de la pensée politique de Tshisekedi wa Mulumba ; nous écrivions : « Il y a du Lumumba en Tshisekedi : même compréhension intuitive du sens de l’histoire, même patriotisme intransigeant, même hauteur de vues, même maitrise du style ».
On peut se faire une idée de la peur qu’inspirait Patrice Lumumba aux Occidentaux par l’impression qu’il avait laissée au sous-secrétaire d’Etat américain ; Douglas Dilon lors de leur rencontre à Washington, en 1960. Selon David Van Reybrouck dans : Congo : une histoire (L’harmattan), : « …Douglas Dilon se plaignit de sa « personnalité irrationnelle, presque ‘’psychotique’’ : ‘’Il ne vous regardait jamais dans les yeux, il regardait en l’air. Puis suivait un gigantesque flot de paroles (…) Il paraissait, sur le plan humain, possédé par une ardeur que je ne peux qualifier que de messianique. »
S’agissant d’Etienne Tshisekedi, une diplomate juive, Tamar Golan le décrivait comme étant : « un homme honnête, avec de la personnalité, une moralité élevée, intelligent supérieur, rigoureux, indocile, autoritaire, visionnaire, incorruptible, respecté par tous les grands du monde ». Autant des traits de forte personnalité des deux leaders qui donnaient de l’insomnie aux néocolonialistes et les pousser aux pires projets de leur disparition : la mort pour Lumumba et pour Tshisekedi l’empêchement d’accéder à plusieurs élections au fauteuil présidentiel, alors qu’il était donné largement vainqueur comme premier ministre en 1992 et comme président en 2011 par de nombreux observateurs. Une femme qui a lutté avec E. Tshisekedi et qui était avec lui dans la délégation de l’UDPS au Dialogue intercongolais de Sun City, en Afrique du Sud, Eve Bazaiba a, dans une émission télévisée, révélé que « l’Union Européenne ne voulait pas d’Etienne Tshisekedi comme Vice-président de la République dans la formule 1+4, parce qu’il est imprévisible » et qu’elle était approchée pour occuper ce poste, mais, a décliné l’offre, pour ne pas trahir Tshisekedi.
La détermination de deux leaders pour la défense de l’unité nationale est célèbre. On le sait, Lumumba s’est donné en sacrifice pour la défense de l’unité et l’intégrité nationale menacées par la sécession du Katanga et celle du Sud Kasaï. C’est avec la même obsession que Lumumba, qu’Etienne Tshisekedi s’est battu contre la balkanisation et le partage du territoire national entre trois pouvoirs établis à Kinshasa, à Goma et à Gbadolite entre 1998 et 2002. Pour ce faire, il avait fait le périple du monde pour demander aux décideurs du monde de faire pression sur les belligérants, afin de se mettre autour d’une table pour en finir avec les hostilités. C’est entre autres grâce à cette mission de salut public que les belligérants ont pu signer les Accords de cessez-le-feu de Lusaka en 1999 et que la République Démocratique du Congo a pu retrouver son unité avec le pouvoir 1+4, c’est-à-dire un président et quatre vice-présidents, à l’issue du Dialogue Intercongolais, tenu à Sun City, en RSA entre 2002 et 2003.
S’agissant de la dignité humaine à reconquérir que Lumumba voulait pour les Congolais et qu’il a revendiqué notamment dans son discours de l’indépendance que nous considérons comme « une ode à la dignité », son ami L. Lopez Alvarez dans son livre intitulé Lumumba ou l’Afrique frustrée (Edition Neruda, 1965) écrit : « …la dignité humaine à reconquérir pour les siens était le levain avec lequel il savait soulever les foules ». Cependant, c’est dans la lettre à son épouse Pauline que Patrice Lumumba a le mieux explicité sa soif de dignité pour le Congolais : « …car sans dignité il n’y a pas de liberté, sans justice il n’y a pas de dignité, et sans indépendance il n’y a pas d’hommes libres » Dans son livre intitulé « Le Congo, terre d’avenir est-il menacé ? » dont le manuscrit a été remis à l’éditeur en pleine nuit coloniale, en 1956, on retrouve le souci de ce leader de penser à ses frères. Il écrit notamment à l’éditeur : « Pour votre gouverne, je me permets de vous signaler que je m’occupe, depuis quelques années déjà, de l’évolution de mes frères de race (P.8) ».
Tshisekedi était du même bord lorsqu’il développait son concept de changement des mentalités, convaincu que cette reconquête de la dignité humaine passait par « Le changement radical », un mot magique par lequel il soulevait, comme un coup de foudre, les foules. Quand dans ses meetings populaires, Tshisekedi scandait ce mot, la foule devenait hystérique. Ce changement passe d’abord par l’éradication des antivaleurs à l’origine du « mal zaïrois » qui continue à consumer le pays.
Il vise la restauration de la dignité du Congolais que Mobutu a bafouée, en faisant de lui « un chanteur et un danseur ». A ce propos, dans ses multiples adresses et meetings, le Président Tshisekedi n’avait jamais cessé de fustiger le mobutisme qui, à l’instar du colonialisme, pour reprendre la thèse de Frantz Fanon, a créé une névrose collective dont il faut se débarrasser : « Mobutu avait chosifié l’homme congolais, le changement consiste à l’amener de l’état de chose à celui d’animal, et de l’état d’animal à celui d’homme. Le changement, c’est donc se débarrasser des séquelles des antivaleurs. » Tshisekedi haïssait le mobutisme parce que, à l’exemple du philosophe Jean-Paul Sartre, « pour aimer les hommes, il faut haïr ce qui les opprime »
Le jésuite J.-M. Van Parys décrit mieux que quiconque cette « dégradation du respect dû à la personne humaine… » et la chosification du Zaïrois par Mobutu : « On ne pourrait pas abuser de n’importe quel peuple comme on a abusé des Zaïrois. » Révolté, E. Tshisekedi l’était et il voulait une action aux couleurs panafricaines : « Le combat que j’ai mené et que je mène avec vous consiste à inverser la courbe des antivaleurs, en vue de permettre à notre pays d’être réellement gouverné et de jouer son rôle naturel de locomotive de l’Afrique »
Un autre aspect de la dignité humaine chez Tshisekedi est son concept de « Le peuple d’abord. C’est lors d’une rencontre, en février 2005, avec une délégation des étudiants de l’Université Libre de Kinshasa que nous avons personnellement conduite chez lui que le président de l’UDPS a le mieux développé la notion de justice sociale et ce, à une question sur la mondialisation. Face aux ravages de la mondialisation, E. Tshisekedi oppose la mentalité africaine, le solidarisme qui fut à la fondation de l’UDPS, sa doctrine avant l’encrage officiel à la social-démocratie dans les années 1990 : « Le monde est devenu interdépendant, mais nous ne devons pas oublier la mentalité africaine qui n’accepte pas de trop grandes disparités » de richesse et de fortune.
Depuis l’immortel Patrice Lumumba, Etienne Tshisekedi était le seul leader congolais à bénéficier d’un attachement des populations, près de 40 ans durant. Il avait fini par devenir par la force des choses et en raison de cette constance dans la lutte pour le changement au Congo « une personne morale », une « institution », « la référence de la classe politique congolaise pour se définir et se situer dans l’arène politique », soit dans l’opposition, soit au pouvoir. Certains pensent même qu’il était devenu une blanchisserie pour la classe politique. Comme il n’avait pas été au pouvoir, il était peu convainquant pour un politicien de se dire opposant si l’on n’était pas dans ses rangs. Sa désignation à titre d’intuitu personae, comme Coordonnateur du Comité du suivi de l’Accord de la Saint Sylvestre, en 2016, est la meilleure illustration de la considération et de la confiance qu’avait de lui la classe politique, toutes tendances confondues.
Pourtant, les itinéraires de ces deux géants de la politique congolaise qui ont chacun marqué un tournant historique important, ne donnaient aucun signe de convergence, car, ils furent des adversaires acharnés en 1960. A la fin des années 1950, E. Tshisekedi, étudiant à l’Université Lovanium entre en politique en adhérant au MLC dont il est conseiller de Lumumba avant de lui tourner le dos pour le combattre dans une bande qui lui était hostile, le Collège des Commissaires Généraux, mis en place par le général Mobutu pour neutraliser son gouvernement, comme l’affirme l’historien J.-M., Mutamba Makombo dans son ouvrage intitulé : Le Collège des Commissaires généraux (1960-1961) contre Lumumba » ( L’harmattan, Paris, 2015).
C’est donc paradoxal de ranger Lumumba et Tshisekedi dans une même corbeille du nationalisme, car, ils furent des ennemis. Certains dépités pourraient même crier à la provocation. Et pourtant, par des parallélismes convergents, Dieu seul sait, ils ont fini leurs parcours comme Martin Luther King Jr et Malcom X aux USA naguère opposés, dans la défense, bec et ongles, d’une cause commune : l’unité nationale, la démocratie et la dignité du congolais, la non-violence et le panafricanisme. Ce qui sonne pour E. Tshisekedi comme un retour à ses premières amours : le disciple de Patrice Lumumba.
Désiré MUWALA-BOL’MAKOB MATALA-TALA
Co-Fondateur et Secrétaire National aux Finances de l’UDPS
