NTANGU IFWENE ! Comme disent les Bakongo ! Mieux comprendre l’UDPS est le devoir de tout combattant, et lui enseigner son projet de société est celui de tout cadre. L’UDPS étant au pouvoir, le soutien au président Félix-Antoine Tshisekedi commence par comprendre les racines de sa vision. En effet, un parti politique a beau avoir son projet de société, son programme de gouvernement et les dossiers sur toutes les matières, le candidat présidentiable s’en sert pour élaborer son programme dans lequel il présente sa vision du monde, du pays et de la politique économique ». C’est le cas de l’UDPS et du Président Félix- Tshisekedi.
Acteur profondément convaincu du changement et témoin privilégié de la marche de l’UDPS depuis les années 1980, connu pour ses écrits de vulgarisation du projet de société de l’UDPS, Co-Fondateur et Secrétaire national de l’UDPS aux Finances, Désiré MUWALA-BOL’MAKOB MATALA-TALA, reprend du service avec sa plume pour former les combattants sur les idéaux, les valeurs, l’idéologie du projet de la nouvelle société de l’UDPS.
Désormais, grâce à la revue en ligne « UDPS VIVA !» dont il remercie l’éditeur LWAKABWANGA Abraham, il publiera ses réflexions de plus de trente années sur l’évolution du Parti dont la majeure partie est extraite de son livre, à paraître, intitulé : LA LONGUE MARCHE DE L’UDPS VERS L’IMPERIUM (1982-2019).
A chaque parution de la revue « UDPS VIVA !», il publiera successivement une série des articles ci-après :
LE ROMAN DU COMBATTANT NGIEB.
Entre fiction et réalité : histoire, manifeste, idéologie et noble combat des pionniers à la fois martyrs et héros de l’UDPS.
Jamais Kolonga !
Les deux premiers meetings publics de l’UDPS dans les villes du Katanga, en 1982 et à Kinshasa au bar « Jamais Kolonga ! » en 1984.
Tenons bon, l’UDPS vaincra !
D’où vient cet anthem mobilisateur qui, pendant de longues décennies, a enivré les combattants, allégé la douleur de la répression brutale et fit battre les cœurs, pour avoir la foi évangélique que la victoire est au bout de la patience ?
LES ACCORDS DE GBADOLITE DE 1987 : ALLEGEANCE A MOBUTU OU DROIT DE TENDANCE ?
Quand la direction politique trahissait la cause sacrée.
LA DPR : QUAND LES ENFANTS TETUS SAUVENT LES MEUBLES :
L’’historique de la Direction Politique Rénovée (DPR) à travers les interviews de deux acteurs majeurs : Prof Baudouin Mangala et Corneille Mulumba.
LE POGROM DU PONT CABU : LE MARTYRE D’ETIENNE TSHISEKEDI :
Le récit des témoins du meeting osé du 17 janvier 1988, noyé dans le sang, mais, qui fut une sortie politique très déterminante sur la volonté du Président Etienne Tshisekedi de détruire le mobutisme.
Et Mobutu pleura !
L’évènement créé par le discours du président Mobutu du 24 avril 1990 considéré par des analystes comme « la victoire de l’UDPS sur le mobutisme ».
YA TSHITSHI ayé !
Le retour du Président Etienne Tshisekedi de Bruxelles à Kinshasa, le 24 février 1991, salué par 2 millions de Kinois.
Ces « 4 éléphants » de l’UDPS qui ont terrassé « L’homme-léopard » : E. Tshisekedi, F. Kibassa, M. Lihau et R.-V. Mbwankiem)
Dr Adrien PHONGO KUNDA, le premier Secrétaire Général élu : ascension et chute.
Comment ce grand combattant qui avait tout sacrifié pour la cause sacrée a osé de porter le costume du président national et perdu le bâton de commandement.
11. Le catéchisme du parlement-debout :
Le phénomène parlementaire-débout, aujourd’hui mieux connu sous le nom de Force du Progrès, décrit par un témoin de son ancêtre : la décision du BUNEP de 1990 d’organiser chaque soir une séance d’infos en faveur du public.
12. Premier Congrès de l’UDPS : Aussitôt annoncé, aussitôt contesté :
Membre du Comité préparatoire du premier Congrès installé par E. Tshisekedi avant son voyage en 2007, l’auteur raconte l’imbroglio créé par la mise en place de ce comité et les querelles qui ont élu domicile au sein du parti, désormais, scindé en deux phalanges : l’UDPS- LIMETE et l’UDPS-RIGHINI.
13. La lutte pour l’imperium de 2011
Comment Joseph Kabila a organisé le putsch électoral de 2011, en débarquant le Président élu Etienne Tshisekedi.
Bal des chauves et crocs-en-jambe internes :
Comment les infiltrés se faisaient …alors que la fête continuait.
Le GROUPE UDPS de MASIMANIMBA :
L’histoire peu connue du premier groupe informel à se constituer, le Groupe UDPS de MASIMANIMBA, piloté par Me Claude Manzila dont le national Muwala-Bol’Makob faisait partie en tant que rapporteur. Ce groupe a organisé un exploit inédit en 1992 : la première sortie du Président E. Tshisekedi de Kinshasa à travers une tournée triomphale au Bandundu.
14. Les leçons du Président E. Tshisekedi à travers ses réunions avec les membres du secrétariat National
De ses notes personnelles, le Co-fondateur Muwala-Bol’makob explique les leçons du Sphinx de Limete
La rédaction.
AUJOURD’HUI :
(I) LE ROMAN DU COMBATTANT NGIEB:
L’histoire est la rencontre d’un évènement et d’une volonté.
(Charles De Gaulle in Max Gallo : De Gaulle : l’appel du destin, Paris, Robert Laffont, 1998, p.469).
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Comment par sa répression brutale le régime du dictateur Mobutu aidait l’UDPS en clandestinité à mieux recruter de nouveaux membres ? Au lieu d’arrêter le mouvement, les arrestations renforçaient les convictions à la cause sacrée et engendraient des ramifications et de nouvelles recrues. Plus la répression s’abattait, plus l’UDPS engrangeait des adhésions massives. La saga du combattant inconnu, héros de la lutte clandestine de l’UDPS, auquel nous donnons le pseudonyme de NGIEB peut mieux l’illustrer. Elle permet aussi au lecteur de comprendre les fondamentaux de l’UDPS : sa genèse, ses premiers pas et son projet de société. Cependant, si les nom cités dans ce récit sont imaginaires, le récit s’inspire des évènements réels vécus par les combattants de l’UDPS durant la longue période de clandestinité.
L’INSOLITE DECOUVERTE DE L’UDPS.
Kinshasa, 21 Juin 1983. Le combattant NGIEB s’est réveillé très tôt le matin, car, il a un rendez-vous important avec une société de la place pour une interview d’embauche. Il a une envie irrésistible de changer de métier, et d’en finir une fois pour toutes avec ce beau métier que Mobutu a désacralisé : l’enseignement. Car, pour nourrir sa famille, il est contraint de ne fréquenter que le « zando ya bitula », c’est-à-dire le marché des denrées alimentaires soldées, souvent avariées qui se vendent à la tombée de la nuit. Après s’être débarbouillé avec un peu d’eau de puit, il quitte son taudis et se met en marche à travers des parcelles voisines pour contourner les érosions. Partout où il passe, ce sont de salutations qui commencent par « prof comment ça va ? ». Dès qu’il atteint l’arrêt du bus, c’est une foule immense qui attend le bus. Il n’est pas stressé ni effrayé étant donné qu’il s’agit d’un spectacle quotidien auquel il est habitué. Après avoir raté à son arrêt habituel plusieurs bus toujours bondés de monde, il a la chance d’en attraper un, qui s’est juste arrêté devant lui. Ce matin lui parait radieux, car, enfin il va finalement arriver à temps, et surtout avec un abacost non froissé par la meute, qui se bouscule pour obtenir une place dans ces bus prêts à craquer comme un œuf, dans lesquels les places debout sont plus nombreuses que les places assises. Il trouve une place assise sur une chaise à deux. Il a pour voisin un quidam, qui est monté avec lui. Après un bref échange de courtoisie, c’est le silence de mort. Lorsqu’après s’être assis au redémarrage du bus, il jette un coup d’œil, son camarade de voyage ronflait déjà au point que le contenu de la chemise qu’il portait sur ses mains pouvait être aperçu partiellement. Incroyable, ronfler à 5h30 ! Il se dit qu’assurément, il revient d’une veillée mortuaire si fréquente dans cette ville de plus de trois millions d’habitants.
C’était un homme malingre, décharné pour ne pas dire squelettique, marqué par la souffrance. Il ressemblait aux ‘’Misérables’’ de Victor Hugo et au fonctionnaire zaïro-congolais qui se trimbale toujours avec des fardes-chemises usées par le temps contenant des documents administratifs prêts-à-délivrer en cours de route, contre des espèces sonnantes et trébuchantes, tels que le laissez-passer, l’autorisation de bâtir, la carte pour citoyen, l’autorisation de commerce, le permis de conduire, le certificat médical international, l’attestation de bonne vie et mœurs, l’attestation de perte de pièce tenant lieu de pièce d’identité, etc. Par curiosité, en jetant un coup d’œil sur la chemise, NGIEb lit les inscriptions suivantes sur la page y dévoilée : Union Pour la démocratie et le Progrès Social- Collège des fondateurs
Dans la partie gauche du dessus du document se trouve dessinée la carte de la République du Zaïre sur laquelle sont gravées, ce qui semble être des armoiries, une plume, une houe et une scie, toutes nouées par une corde, sur fond bleu, rouge et jaune, les couleurs de l’ancienne République Démocratique du Congo. Il se dit que ça sent une organisation politique tout en se demandant anxieusement si dans ce pays avec le Mouvement Populaire de la Révolution, MPR-Parti-Etat si puissant, omniscient et omnipotent, quelqu’un peut créer un second parti. Il est, dès lors, convaincu que ça ne peut qu’être un projet de quelques forcenés. Alors qu’il veut poursuivre la lecture de cette découverte combien insolite, son voisin dans la somnolence referme instinctivement la chemise. Ça sent du roussi, il faut dégager, se dit-il. Paniqué, Ngieb croit mordicus qu’il est filé par les Tontons Macoutes de Mobutu et qu’il s’agirait d’un piège. Il décide de descendre à l’arrêt suivant pour échapper à d’éventuels poursuivants. Peu importe même s’il doit rater l’interview, mais c’est peu de choses par rapport à la geôle et aux interrogatoires musclées du CND, conseil National de Documentation, débaptisé Agence Nationale des Renseignements (ANR).
Son interview se passe bien et il rentre la pensée toujours tournée vers la découverte insolite du bus du matin. Le soir avec son oncle Maton-a-Ngo, la causerie tourne autour de l’énigmatique UDPS. Son oncle lui demande d’abord de fermer la porte et puis, de parler à voix basse étant donné que la sécurité de Mobutu a infiltré toute la sphère sociale du pays et que même les ambassadeurs accrédités au Zaïre sont dans sa poche.
« Comment, tu n’es pas au courant alors que tout le monde en parle ? L’UDPS, c’est le parti des Baluba. La Voix d’Amérique en a parlé dernièrement en accordant une interview à son Représentant à Bruxelles, le citoyen Dikonda Wa Lumanisha », dit son oncle.
Si le citoyen Dikonda est à Bruxelles, ce que la Belgique reconnait l’UDPS, réagit Ngieb.
Allez-y comprendre quelque chose, les blancs sont comme ça. D’un côté, ils vous appuient et de l’autre côté, ils vous harcèlent, en fonction de leurs intérêts. Et puis, Mobutu et les belges entretiennent des rapports alambiqués, marqués par le paradoxe et l’ambigüité depuis la chasse qu’ils ont organisée ensemble contre le nationaliste Patrice Lumumba, en 1960. Si les belges parfois le traitent de dictateur, lui par contre savoure l’idylle d’amour qu’il a tissée avec eux au point qu’il les appelle affectueusement « banoko » (oncles) », conclut l’oncle.
victime Innocente. Ngieb, un muyaka comme les Kinois aiment à désigner les ressortissants de la province de l’ex-Bandundu habite le quartier dit « Muntu kutina ve» à Kingasani ya Nsuka, un vaste quartier, qui abrite près du tiers de la population de Kinshasa. Un quartier notoirement connu pour être peu urbanisé où l’eau et l’électricité sont une sinécure pour les rares habitants, qui peuvent encore être raccordés aux réseaux des sociétés REGIDESO et SNEL. Les quelques rares puits creusés donnent juste de quoi se débarbouiller. Toutes les avenues ont été détruites par les érosions et pour se déplacer, l’unique choix est de traverser les parcelles d’autrui.
Après de brillantes études à l’Institut National Pédagogique (I.P.N.), Ngieb est engagé dans une école publique comme enseignant. Quelques mois plus tard, ses collègues ne tardent pas à découvrir en lui des qualités d’un leader. A la fin de la mandature, en novembre 1982, il est élu délégué syndical principal de la section de l’UNTZA, Union Nationale des Travailleurs du Zaïre, l’unique syndicat du pays pour piloter le comité de l’école. Cette nouvelle fonction lui donne un certain imperium, car, il participera désormais aux réunions du comité de gestion de l’école, de son conseil de discipline ainsi qu’aux rencontres organisées avec les parents des élèves dans le cadre de l’Association des Parents des Elèves du Zaïre (ANAPEZA).
Lors des opérations de passation des pouvoirs, Ngieb découvre des cadavres dans les placards du comité sortant : des retenues de salaire indues, des cas de viols des étudiantes par le préfet et certains enseignants, des détournements des biens de la cantine, des pièces scolaires délivrées à des personnes sans y avoir été inscrites dans l’institut, des achats fictifs…Bref, du poto-poto. Son éducation chrétienne reçue en famille et chez les Frères Joséphites de Kinzambi le fait révolter. Il ne peut se taire. Ce serait se compromettre, lui, qui est appelé à porter le témoignage de Jésus-Christ, à être le sel de la terre et la lumière du monde. Lorsqu’il demande à l’équipe sortante pourquoi tous ces dossiers moisissent-ils dans les tiroirs ? Il s’entend dire : « MPR égale servir et non se servir…, toyaka pamba te, tokozonga pamba te …. Si tu appliques ces règles d’or du mobutisme, tu seras un bon syndicaliste devant la direction qui, par ailleurs, te cajolera de petits cadeaux : rations alimentaires, argent de poche et « mwana nsusu ».
Le soir, lorsqu’il rentre chez lui la tête chargée par tous ces scandales, il a difficile à retrouver un sommeil reposant. Le lendemain, il va, pour conseil, voir son oncle maternel, celui-là même, qui a assuré son éducation en l’absence des parents disparus dans un accident de circulation dans sa tendre enfance. L’oncle lui répondra de maintenir le statu quo et d’agir comme son prédécesseur, et surtout de ne pas attirer sur lui le courroux des responsables des services de sécurité. Avant de lui ressasser moult mises en garde : « N’oublies pas que ton préfet est le neveu du général chargé des Renseignements. N’oublies jamais lorsqu’on veut noyer son chien, on l’accuse de rage. Attention, ces jours-ci, le CND est en train de traquer les membrets et sympathisants de l’UDPS dont nous avions parlé l’autre soir».
Ngieb est sidéré, assommé, lui qui attendait de son oncle un réconfort moral pour affronter la direction de l’école est conseillé à la compromission. Sa tentative de démissionner pour éviter le nœud gordien qui se tisse autour de lui bute au refus catégorique de ses collègues qui, au contraire du prédécesseur et de l’oncle, lui demandent d’éventrer le boa. Ils lui témoignent en plus leur soutien sans faille et lui demandent, en cette fin de mois, de commencer par le contrôle de la gestion de la cantine. En effet, lorsque le véhicule apportant des sacs de cossette de manioc pour approvisionner la cantine de l’école arrive, il se pointe lors du déchargement et demande le prix du sac au fournisseur. Mais, quelques jours après, lors des retenues au titre d’achat de manioc, il constate que la note a été falsifiée. Il va voir le préfet pour lui expliquer que tous les enseignants sont au courant de sa magouille et que les retenues sont surdimensionnées par rapport au prix réel. « Va-t’en, tu t’es fait élire pour me contrôler ? Vas m’accuser », lui répond ce dernier. Il demande au préfet la destination que prend l’argent retenu aux agents exclus. « Ce n’est pas ton affaire », réagit le chef. Ngieb sort du bureau de son chef d’établissement comme une poule mouillée et avale les couleuvres. Deux mois après, un enseignant est suspendu pour arrivées tardives répétées. Il assiste impuissant à la prise de cette décision, lui l’homme de rigueur ne peut pas protéger les récalcitrants. Six mois après, alors que les chefs d’accusation s’accumulent contre le chef d’établissement, ce dernier est surpris en flagrant délit d’abus sexuel sur une élève, de surcroit mineure. La nouvelle se répand comme une trainée de poudre. La police intervient et arrête le préfet qui, comme si de rien ne s’était passé, revient le lendemain à son bureau. Cependant la réaction de la communauté de l’école ne se fait pas attendre, elle est à la mesure du scandale. Tous les enseignants et élèves déclenchent une grève illimitée jusqu’au renvoi du violeur.
La police politique entre en scène et s’empare de l’affaire. Le dénouement est douloureux, mais scandaleux pour Ngieb et les autres membres de son comité. Ils sont révoqués de l’école par le Citoyen Commissaire d’Etat, (ministre) de l’Education Nationale et interdits d’accès à la Fonction publique pour incitation à la grève, aux troubles sociaux et activités contrerévolutionnaires. Le syndicat des parents d’élèves, l’ANAPEZA, à laquelle les révoqués s’adressent reste muette.
La nuit suivante à une heure du matin alors qu’ils dormaient, Ngieb et sa famille sont réveillés par le bruit de métal. La porte d’entrée de la maison est sectionnée par des inconnus. Lorsqu’ils crient, c’est un commando de trois hommes qui ordonne au père de la famille de se rendre sans résistance. Les voisins accourus sur les lieux sont tenus en respect par d’autres membres du commando embusqués aux différents coins de l’avenue sur laquelle se situe le domicile de Ngieb. Ce dernier est maitrisé, bandé aux yeux, ligoté aux mains et puis, jeté plus loin dans un fourgon amené par les membres du service de sécurité. Le fourgon démarre en trompe dans la nuit pour une destination inconnue. Justine et les enfants sont en sanglots, impuissants.
Ainsi commence pour l’infortuné un calvaire qui va durer des années. En effet, il est conduit dans un immeuble insalubre notoirement sinistre appelé « Kin Mazière», où il est jeté dans une cellule sombre les mains toujours ligotées, mais le bandeau désormais ôté. Mort de fatigue après des coups reçus tout au long du voyage, il retrouve un semblant de sommeil jusqu’au lendemain. Il reçoit une visite insolite d’un geôlier qui lui assène des coups à l’aide d’une crosse de kalachnikov en lâchant ces mots qui reviendront comme un refrain tout au long de nombreux interrogatoires qu’il subira : « Tu es en contact avec les Baluba qui veulent prendre le pouvoir du Président- fondateur, tu vas le payer chèrement ». Et puis, la cellule d’un mètre carré se referme. Dans l’obscurité dans laquelle il était plongé, il ne savait pas l’heure qu’il faisait, mais ce devait être quelque chose comme midi. On l’amena les mains désormais ligotées devant un des chefs du cachot clandestin où commença un interrogatoire serré. Il déclina ses identités avant de répondre aux questions suivantes :
Le commandant : Combien des Baluba y a-t-il dans ton comité syndical ?
Ngieb : Aucun. Nous sommes six : deux du Bandundu dont moi-même, un de l’Equateur, un du Katanga et deux restant du Haut-Zaïre.
Le commandant : Qui connais-tu des citoyens dont les noms suivent : Ngalula Mpandanjila, Kibassa Maliba, Tshisekedi Wa Mulumba, Makanda Mpinda, Kapita Shabangi, Lusanga Ngiele, Dia Onken, Kyungu Wa Kumwanga, Lumbu Maloba, Kanana Tshiongo, Kasala Kalamba, Ngoy Mukendi, Mbombo Lona, Biringanine Mugaruga ?
– Ngieb : Je n’entretiens aucun rapport avec ces gens. La grève à l’école a été décidée par mes collègues alors que je m’y étais opposé. J’avais donné ma démission, ils l’ont également rejetée.
– Le commandant : Il ne s’agit pas ici de la grève, mais plutôt de ton appartenance à une bande des inciviques, contrerévolutionnaires qui veulent renverser le Président-Fondateur, Président de la République. Nous avons pourtant des preuves que tu fréquentes le citoyen Ngalula Mpandanjila. Tu veux que j’appelle un témoin ?
Ngieb : Mon commandant comme vous voudrez. Ça ne peut qu’être une délation gratuite, car, je ne l’ai jamais vu de ma vie.
Le commandant : Tu ne le sais certainement pas, nos services de filature sont très professionnels et ne se trompent jamais. Appelez-moi le citoyen Nzete Ezanga Mbila.
Un homme massif se présenta et porta un témoignage accablant contre Ngieb en affirmant qu’il a été vu plusieurs fois à la résidence du citoyen Ngalula Mpandanjila à Binza Ma Campagne. Le commandant ordonna qu’on le corrige pour parjure devant un officier avant de lancer ces mots lourds de conséquence : « S’il ne répond pas par l’affirmative et ne dénonce pas ses complices, on va le fusiller demain matin ». On le roua de nouveau des coups avant de le jeter dans la même cellule. Le soir, on lui
apporta une chikwange et du sel. Son dernier repas remontait à plus de 24 heures, il avait une faim de loup. La nuit, il ne pouvait pas fermer l’œil parce que la menace d’être fusillé le torturait. Il transpirait abondamment de peur. Un peu tard dans la nuit, lorsque la porte de sa cellule s’ouvre de l’extérieur, il tombe en syncope, inconscient à l’idée qu’on l’achemine à la mort. Il reprend ses esprits devant un autre officier pour subir un interrogatoire du même genre que le premier. Frappé des coups, on le ramene dans la même cellule. Pendant six mois, il subira toutes sortes de supplices corporels pour lui arracher des aveux desquels il n’oubliera jamais le plus rocambolesque. Celui où une nuit, on le transporta, nu comme un verre de terre, au bord du fleuve Congo à Kinsuka. Dès qu’on l’a débarqué du véhicule et qu’il a vu
le majestueux fleuve au clair de la lune, il a crié mamaaaa.a.an avant de s’évanouir.
Le lendemain, il se réveilla dans un autre centre de détention, à Binza-Ma campagne dans une cellule partagée avec huit autres prisonniers. Une consolation, car, il pouvait désormais bénéficier de la liberté de rompre avec la solitude, sa compagne d’infortune depuis un semestre, celle de retrouver la chaleur humaine et de pouvoir échanger avec les autres. En revanche, il devait exhaler la même odeur nauséabonde de la cellule qui sert à la fois de logis et de latrines. Il découvre des gens sales, puants, aux traits fatigués, squelettiques, mais contents de faire sa connaissance et de pouvoir partager son amitié. Lorsque la porte de la cellule se referme, ce sont des regards intéressés des personnes qui cherchent à se connaitre et des éclats de rire.
Il était loin de s’imaginer qu’il rencontrerait dans les cellules sombres le microcosme de la société zaïroise qui résiste à Mobutu et d’en mesurer l’ampleur. Il y rencontre des artistes et chercheurs abusés par le manque des crédits budgétaires pour financer leurs activités, des médecins révoltés par les hôpitaux transformés en mouroir à cause de la pénurie de médicaments pour respecter leur serment d’Hippocrate, des étudiants par l’incapacité de s’acquitter des frais scolaires, des chômeurs de longue durée par un marché de travail hypothétique, des hommes d’affaires par le climat délétère des affaires et des femmes écrasées par les charges familiales insurmontables à cause des maris condamnés au chômage, etc.
– Bonjour, soyez le bienvenu, je m’appelle Citoyen Mabwano Ebwa et vous ? lui demande le premier qui passe pour être le doyen d’âge.
– Ngieb : Je m’appelle citoyen Ngieb, je suis professeur à l’Institut Kimpangi à Kingasani. J’ai été arrêté après un mouvement de grève décidé par les enseignants pour protester contre la méconduite et la mégestion de l’école par le préfet, neveu d’un général de l’armée. En arrivant ici, on m’accuse d’être membre de l’UDPS, une bande des contrerévolutionnaires Baluba qui cherchent à renverser Mobutu. Et pourtant, je n’ai aucun contact avec l’UDPS dont j’ai vaguement entendu parler. On m’accuse aussi d’être en intelligence avec un certain Citoyen Ngalula Mpandanjila, fondateur de l’UDPS, alors que je le ne connais même pas. Je me sens victime d’un complot.
-Mabwano : Citoyen Ngieb gardez votre calme, Mobutu et ses sbires sont devenus des spécialistes en montage des complots. C’est le signe que le régime est aux abois et que sa fin est proche. Nous sommes de l’UDPS et nous n’avons pas peur de l’affirmer devant nos geôliers. C’est vrai, nous voulons remplacer le régime dictatorial de Mobutu par un régime démocratique, parce que, ce dernier a transformé un état démocratique en un régime totalitaire. Mais, il n’y a pas que des Baluba dans notre parti qui est un parti national. Et pour preuve, moi je suis Mbuza de l’Equateur, à ma gauche vous voyez Citoyen Makanga qui est Muyansi du Bandundu, Citoyen Kalonji qui est effectivement Muluba, Citoyen Mapendano qui est Lokélé, et à ma droite : le Dr Uma Akal qui est Alur, Citoyen Kalalé qui est Mubemba, Citoyen Kiadi kibeni qui est Muntandu. Il manque notre ami Kapend Muteb qui est actuellement sous interrogatoire et ne va pas trainer à nous rejoindre, il est Lunda du Shaba. Nous avons été arrêtés lors d’une réunion clandestine, trahis par un des nôtres qui a vendu la mèche aux gens du pouvoir, en réalité, il était un agent infiltré du CND. Notre lutte pour la démocratie et l’Etat de droit n’a rien de tribal. Les treize fondateurs de l’UDPS proviennent de toutes nos régions : Bandundu, Kivu, Shaba, Kasaï…
– Prends d’abord ces quelques bananes et arachides. Repose-toi un peu, nous en parlerons plus tard. Bientôt, il y aura une visite de routine.
Un jeune soldat entre et d’un regard très méchant scrute la salle de haut en bas ainsi que les désormais huit mousquetaires avant de demander au « gouverneur du jour » de transporter le sceau des cacas. C’est comme ça qu’on appelait le garçon du jour qui devait, chaque matin, à tour de rôle, vider le bocal qui servait de latrine. Ce jour-là, c’était le tour de Kalonji. Au retour de ce dernier, le jeune soldat s’exclame : «Toi Ngieb, tu continues à nier ton appartenance à l’UDPS des Baluba. Nous apprenons que, hier la nuit, tu as simulé le mort à Kinsuka. Espèce de Mulele, ici, ton théâtre prendra bientôt fin. Lève-toi, le chef t’attend ».
Ngieb se présente devant un officier dont la seule vue indiquait qu’il n’était pas un homme à plaisanter. Puis, il est soumis à l’interrogatoire ci-après :
-Le commandant : quels sont les motifs de la grève que tu as déclenchée à ton école ?
– Ngieb : Mon commandant, je suis victime d’une cabale montée par mon préfet, neveu du général chargé des Renseignements.
-Le commandant : Ein ! Comment, tu accuses donc le général gratuitement au lieu de répondre à ma question.
– Ngieb : Je vous dis la vérité. S’agissant de la grève, elle a été décidée par mes collègues enseignants et les élèvs pour protester contre les abus sexuels du préfet sur une élève.
– Le commandant : Dans le dossier, tu es poursuivi pour avoir déclenché la grève sauvage après une entrevue avec le citoyen Ngalula Mpandanjila, un des treize fondateurs de l’UDPS. N’est-ce pas vrai ?
– Ngieb : Mon commandant, c’est faux et archi-faux, vous pouvez le vérifier auprès de mes collègues de l’école.
– Le commandant : Et pourtant, tu l’as affirmé lors d’un interrogatoire. Vous, les gens de Bandundu, vous adorez vous rebeller. Mais, vous savez comment votre mbuta Pierre Mulele a terminé son aventure. Sache qu’avec le Président-Fondateur, Président de la République, vous ne réussirez plus, car, avant même de lancer votre guérilla, nos paracommandos seront là pour brûler vos cases.
– Ngieb : Jamais, mon commandant, je n’ai affirmé quoique ce soit et je ne suis pas un rebelle. Je suis un mobutiste engagé, convaincu et convaincant, j’ai ma carte du parti. Je suis acquis aux idéaux du MPR et dépositaire du mobutisme. D’ailleurs au campus universitaire, lors de mes études, j’étais le président cellulaire du MPR de ma faculté. Vous connaissez certainement l’interprète du « Djalelo » qui passe comme intermède musical avant l’émission « Université et développement » de la Télé-Zaïre, c’est bien moi. A ce titre, j’ai plusieurs fois rencontré le Président-Fondateur du MPR-Président de la République. Preuve : cette photo collée à mes pièces d’identité où nous figurons à trois avec Maman Bobi Ladawa.
– Le commandant : Ne me distrais pas, tu ne m’apprendras rien de l’histoire des agents doubles. Ton chef Tshisekedi qui, aujourd’hui, déballe le Président-Fondateur, Président de la République n’est-il pas l’un des rédacteurs du Manifeste de la N’sele ? Passons ! Tu veux dire que l’officier qui a rédigé ce procès-verbal dans lequel tu affirmes avoir rencontré le citoyen Ngalula Mpandanjila plusieurs fois est un menteur ?
– Ngieb : Mon commandant, je ne peux pas traiter un officier de menteur, je crains qu’on ne se trompe de personne. Je vous demande avec tout le respect que je vous dois, mon commandant, de bien vouloir vérifier si c’est réellement mon dossier.
– Le commandant : Tu me prends pour un amnésique, un aveugle, un illettré ou quoi ?
L’interrogatoire se termine par des coups qu’un caporal lui assène pour manque de respect envers un officier avant de le ramener à la cellule.
– Ngieb : (au retour): Incroyable ! On m’accuse des actes que je n’ai pas commis. Au fond, comment vivez-vous ici ?
-Mabwano : C’est pire que la prison, parce qu’en prison au moins, on peut recevoir des visites des amis et des parents, on sait aussi qu’on a droit de passer devant un juge, de faire appel à un avocat et de se défendre. Mais, ici, c’est une terra incognita où l’on peut demeurer ad aeternum. Le commissaire d’Etat à la Justice et celui chargé des Droits humains ignorent que nous sommes des prisonniers. Au début, on nous battait tous les jours. Chacun de nous porte des stigmates dus aux nombreux sévices. Chacun de nous a, au moins subi, une des tortures inventées par Mobutu et ses hommes : le ‘’poisson’’, le ‘’Boeing’’, le ‘’dactylo’’ ou la ‘’casse-noix’’ et l’électrochoc des parties génitales. Dans le ‘’poisson’’, on vous attache dans le dos les mains, alors que vous pendez la tête en bas, avant de vous plonger dans une bassine d’eau ; dans le ‘’Boeing’’, le corps étant alors treuillé, roué de coups de bâton, on vous lâche dans des trous d’air ; dans le ‘’dactylo’’, on resserre des petits blocs de bois glissés entre les doigts pour écraser ces derniers et enfin, dans la méthode de ‘’casse-noix’’, on maintien les pieds dans des blocs de bois humides et on vous fait asseoir au soleil, en séchant le bois brise les os.
Nous ne recevons aucune visite, mais de temps en temps, on nous apporte à manger tantôt ce sont nos parents, tantôt ce sont les prêtres du Cardinal Joseph Malula que nous ne voyons jamais. Amnesty international est aussi actif auprès des fondateurs. Mais, le repas reste toujours autant une illusion, car, parfois, nous faisons des jours sans rien mettre sous la dent. Il arrive que les gardiens, soit détournent notre nourriture, soit nous l’apportent après des jours complètement avariés. Ce qui explique des cas de diarrhée et de congestion chroniques. Nous ne recevons aucune visite de médecin. Il y a un dispensaire dans l’enclos, mais qui est en permanente rupture de médicaments, alors que parmi nous, il y a un prisonnier médecin, en l’occurrence le Dr Um Akal. Nous avons des informations vaguement. Souvent à l’intérieur de la boule de fufu de manioc, nous découvrons une note glissée par nos parents qui nous informent sur l’actualité notamment de ce qui se passe au sein du parti. Aujourd’hui, par exemple, tous nos fondateurs sont relégués dans leurs villages, mais leur éloignement ne faiblit en rien la résistance.
– Ngieb : Expliquez-moi, c’est quoi l’UDPS ?
2. LA LETTRE DES TREIZE
-Mabwano : Aucun problème, chacun de nous est une bibliothèque vivante de l’UDPS. En effet, chacun durant les leçons enseignées a recu sous manteau les principaux textes : la lettre des treize parlementaires au Président-Fondateur du MPR, Président de la République, les statuts et le projet de société. Je vais passer la parole à Makanga pour donner la quintessence de « La lettre des Treize », il sera suivi pour le rôle
par Mapendano que nous considérons comme notre idéologue pour te faire l’économie du projet de société et enfin, par Kalonji pour le reste. J’interviendrai à la fin pour les statuts.
– Makanga : Je suis depuis 1973 licencié en Sciences Pô de l’UNAZA-Lubumbashi. Je travaillais comme chercheur au CERDAC, centre d’études et de recherche en sciences sociales d’Afrique centrale au moment de mon arrestation. J’avais plusieurs raisons pour résister au régime dictatorial. D’abord, mon activité de chercheur était gênée par le manque des crédits de publication. Plusieurs articles moisissaient dans les tiroirs et perdaient souvent de leur actualité, la revue ne paraissant plus. Ce qui fait qu’on tournait en rond au CERDAC, on s’ennuyait éperdument. Et pourtant, chaque année, les commissaires d’Etat chargés de l’Enseignement et de la Recherche Scientifique présentent des budgets qui sont votés sans exécution pendant que les hommes de la nomenklatura étalent un train de vie scandaleux, fruit des détournements des deniers publics. De plus, j’ai rompu avec le régime de Mobutu depuis mes études universitaires, lorsque le 04 juin 1969, l’ANC, Armée Nationale Congolaise a sauvagement réprimé dans le sang la marche pacifique des étudiants de l’Université Lovanium et d’autres instituts supérieurs. Ces derniers qui marchaient les mains nues ne réclamaient rien d’autre que l’amélioration de leurs conditions d’étude. Le bilan macabre dressé faisait état de plusieurs centaines de morts, sans sépulture connue à ce jour. Rescapé miraculeux de la fusillade, j’ai alors décidé de rallier le camp des résistants pour combattre Mobutu jusqu’au bout. A l’université, pour échapper aux mouchards qui infestaient les milieux estudiantins, j’ai choisi de mener des actions en solo notamment la rédaction des tracts jetés dans la rue et souvent affichés nuitamment dans les valves. Je ne suis pas surpris, dix ans après, de constater que les camarades étudiants que nous considérions comme des MAO à cause de leur engagement dans la lutte contre le pouvoir dictatorial aient fait une volte-face pour travailler à côté du dictateur. Il semble que la plupart étaient des mouchards déguisés qui ne cessaient de dire qu’intégrer le MPR pour eux, c’est comme un tissu cancéreux dans un organisme sain. J’étais donc mentalement déjà préparé à la résistance. C’est ainsi que grâce à une relation établie avec le fondateur Vincent-Robert Mbwankiem Niaroliem, je n’ai pas tardé pour figurer parmi les premiers à rallier les rangs des fondateurs de l’UDPS.
Pour revenir à la lettre des treize rédigée, la lettre ouverte adressée par les treize Parlementaires au Président Mobutu, le 1er Novembre 1980, soit quelques jours avant la malheureuse opération de démonétisation des coupures de Z.5 et Z.10, on ne peut pas la comprendre sans la situer dans son contexte historique. En effet, le 25 novembre 1977, Mobutu a lu devant le 2ème Congrès ordinaire du MPR, un discours connu sous le nom de « Le mal zaïrois » dans lequel il a dénoncé la corruption institutionnalisée et la violation des droits humains. Il a dénonçé ; « Le règne de l’arbitraire ; l’absence d’une quelconque loi ou d’un quelconque droit, la corruption structurelle généralisée, l’absence de toute organisation,, les antivaleurs dont le MPR parti-Etat avait imprégné toute la société nationale » C’était le « réquisitoire contre une bourgeoisie zaïroise qui veut qui veut s’enrichir sans travailler, consommer sans produire, diriger sans être contrôlé ».
Etant convaincu que le mal était politique, il proposa trois remèdes politiques : la responsabilisation des organes et des cadres dirigeants de l’Etat et du Parti, l’instauration d’une véritable justice préventive et curative (création d’un Département des droits humains et des citoyens), la mise en pratique effective des libertés individuelles prévues par la constitution dont celle de libre opinion et enfin, la réinstauration des prérogatives reconnues au parlement (la question écrite, la question orale, l’interpellation parlementaire, et la commission d’enquête). Une année après des élections libres sont organisées sous la pression de président américain Jimmy Carter et du Président Giscard d’Estaing dont l’armée était intervenue pour sauver le régime de Mobutu durant la guerre des 80 jours du Shaba. Ce sont les députés issus de ces élections qui vont interpeller les ministres, ce qui apparut comme le procès contre le régime Mobutu. Ce dernier d’ailleurs interviendra pour arrêter ces interpellations, mais, les députés avaient déjà gouté à leur liberté reconnue par la constitution. C’est dans ce contexte qu’il faut placer la publication de la lettre ouverte de 51 pages adressée au président-fondateur, président de la République Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu Wa Zabanga, le 1er novembre 1979, par treize parlementaires, tous futurs fondateurs de l’UDPS réunis dans la résidence de Joseph Ngalula, située sur l’avenue du Commerce à Binza Macampagne, à Kinshasa.
La lettre des Treize est, archivée au Panthéon de notre histoire au même titre que La conscience africaine, rédigée à la fin de la décennie 1950 par des catholiques sous les auspices de Mr Abbé Malula et du Père Tata Raphael de la Kethule. Elle est aussi considérée comme un des textes fondateurs de l’UDPS. Ces treize courageux patriotes parlementaires ont osé rompre le silence pour faire le réquisitoire, urbi et orbi, du régime dictatorial de Mobutu à un moment où il fallait être fou pour s’en prendre à l’homme-léopard. Il s’agit des honorables Anaclet Makanda Mpinga Shambuy, Biringanine Mugaruga, Charles Dia Onken-A-Mbel, Célestin Kasala Kalamba Kabuadi, Etienne Tshisekedi wa Mulumba, Edouard Ngoyi Mukendi, François Lusanga Ngiele, Gabriel Kyungu Wa Kumwanza, Isidore Kanana Tshiongo a Minanga, Joseph Ngalula Mpandanjila, Mbombo Lona, Protais Lumbu Maloba Ndiba et Paul Kapita Shabangi. Au départ, leur action était totalement légale, car, elle s’inscrivait dans le cadre du règlement intérieur du parlement. C’est pourquoi, on parle de la fronde parlementaire.
Le motif qui les a poussés à écrire une lettre ouverte au président de la République était de «… ramener Mobutu à la raison et au sens de l’autocritique », comme l’annonce clairement son introduction : «Après avoir tenté, en vain, de faire respecter la Constitution par le Président Mobutu, nous sommes attelés à la rédaction d’une lettre ouverte au chef de l’Etat». Vient ensuite la volonté affichée des signataires qui est de réclamer un changement démocratique dans la non-violence, le dialogue, la paix et de préserver l’unité nationale, poursuit Makanga. En effet, d’entrée de jeu, ils ont déclaré : « …Nous voulons d’abord réaffirmer notre opposition à la violence, et notre foi dans la possibilité de trouver, par le dialogue, dans le respect mutuel des solutions pacifiques et susceptibles de sauvegarder l’unité nationale, la paix, l’intégrité de notre territoire…(les zaïrois) sont d’avis qu’un changement profond et immédiat doit s’opérer dans notre société (qui) implique…, la jouissance effective de toutes les libertés politiques et démocratiques… ». Cet extrait de la « lettre des Treize » donne la quintessence de leurs revendications, à savoir : les valeurs que défend contre vents et marées, bec et ongles, l’UDPS : la non-violence, l’unité nationale, le dialogue, les droits humains et la démocratie.
Et, Makanga de poursuivre : S’agissant du contenu de cette lettre publique, les compagnons d’Anaclet Makanda ont d’abord dressé le diagnostic accablant de la conjoncture socio-politique et économique que connaissait le pays après 15 ans d’exercice de pouvoir sans partage par le général Mobutu. La lettre ouverte dégage l’inadéquation et les contradictions entre l’esprit du Manifeste de la N’sele (séparation des pouvoirs, fin de la centralisation à outrance, protection des droits de l’homme, instauration du bipartisme, etc.) et la pratique du pouvoir devenue autoritaire. En effet, les 13 signataires y dénoncent sans complaisance la mauvaise gouvernance du Zaïre par le caporal Mobutu caractérisée par les violations massives des droits humains, la paupérisation des populations, les détournements des deniers publics, la corruption et la concussion du régime, et le népotisme qui fait, par exemple, que toute l’armée est essentiellement dirigée par des généraux d’une seule ethnie. La conséquence manifeste de cette dictature est le sous-développement dans lequel patauge l’un des pays potentiellement les plus riches du continent africain avec une population qui vit dans une misère sociale indicible. A cause de cette dictature, le pays a raté le coche de la renaissance africaine. Refusant la médiocrité d’une critique stérile, les Treize ont proposé, en dix points, des solutions concrètes à la crise politique du Zaïre ainsi qu’une table-ronde des forces vives de la Nation pour résoudre le mal zaïrois :
La raison d’être de l’Etat zaïrois, c’est l’épanouissement et le bonheur, non seulement d’une minorité, mais
de tous les Zaïrois ;
Tout zaïrois doit être réellement protégé dans sa personne et tous ses biens contre l’arbitraire du pouvoir ;
Les lois et la Constitution du Zaïre doivent s’imposer effectivement à chacun quelque soient ses fonctions et son rang social ;
L’organisation politique de notre pays doit reposer sur un consensus réel (et non pas seulement déclaré) de notre peuple, et répondre aux aspirations profondes de nos masses. Cela n’est possible s’il s’instaure au Zaïre une démocratie effective ;
La démocratie deviendra effective au Zaïre que si la représentation de notre peuple dans les organes politiques de l’Etat s’opère par des personnes librement élues par peuple ;
Il faut que cesse la centralisation à outrance et la concentration de tous les pouvoirs entre les mains d’une seule personne ;
Les pouvoirs doivent-être répartis avec des rôles précis, entre différents organes politiques de l’Etat, dans le cadre que fixera la Constitution ;
De la base au plus haut, le contrôle de tous les organes de l’Etat doit être organisé de manière à devenir effectif et efficace ;
Le pouvoir exécutif en son entier doit-être soumis à un contrôle réel du Conseil législatif, organe élu par le peuple ;
La démocratie réelle du régime et la sauvegarde effective des droits humains postulent la libéralisation dans le domaine des mass-médias.
La presse écrite, radio et télévision doivent être au service de tous les Congolais. Pour qu’elles cessent d’être au service d’une oligarchie, il faut le pluralisme dans les mass-médias.
Bref, Mobutu est accusé par les parlementaires d’être « l’éteignoir de la démocratie » dans notre pays
Leur cri de cœur est toujours actuel : « Nous voulons vivre dans un Etat de droit ! »
Malheureusement, poursuit Makanga, « le mobutisme n’est pas une école de culture du dialogue. La lettre est considérée par les tenants du pouvoir comme un « acte séditieux » et comme « une offense au chef de l’Etat ». Les 13 parlementaires sont déchus de leurs mandats de député et privés de leurs droits civiques et politiques avant d’être relégué chacun dans son village. Mobutu répétera à qui voulait l’entendre que « le Zaïre n’a pas de problèmes politiques, il n’a seulement que des problèmes économiques ». Ou encore que « le peuple zaïrois est un peuple discipliné, il est en complicité avec son chef, garant de son bonheur ».
La première victime à être arrêtée sera le fondateur Ngalula Mpandanjila, surpris avec des copies de la lettre en train de collecter les signatures, le 30 décembre 1979. A ce propos, beaucoup de parlementaires partageant les points de vue des treize avaient annoncé leur intention de la signer, le nombre aurait donc pu être plus important. En effet, l’arrestation de Ngalula a effrayé plus d’un et bloqué le processus de signature. Mais, cela n’a pas empêché la publication de la lettre ouverte de créer un tsunami et une grave crise politique. Ayant appris que leur collègue était arrêté, les fondateurs Anaclet Makanda, Etienne Tshisekedi, Isidore Kanana, François Lusanga Ngiele et Paul Kapita, par solidarité, se sont constitués prisonniers à la Cité de l’OUA. A Lubumbashi, en apprenant la nouvelle, Gabriel Kyungu se rendra, lui, chez le gouverneur pour son arrestation. Ce qui amènera le pouvoir à mettre la main sur tous les treize. Ils seront accusés dans ce que le régime a appelé le « Complot de la Saint sylvestre », jugés successivement par la Cour de Sureté de l’Etat logée dans l’immeuble de l’ASSANEF, la Cour Suprême de Justice et le Comité Central du MPR. En effet, mis en accusation et traduits devant la Commission de discipline du
Comité central, ils seront déchus de leurs mandats parlementaires, puis condamnés avant d’être relégués dans leurs villages après quelques mois de prison. Fréderic Kibassa, alors membre du Comité central du MPR manifestera sa sympathie pour la cause défendue par les Treize en liant volontiers son sort au leur. Il sera déchu de ses droits politiques et civils. Désormais, il partagera leur infortune : emprisonnement, bastonnades, relégation et traitements dégradants.
Il fallait remplacer la précaution par l’audace. En effet, ayant constaté que Mobutu réagissait par la violence et rejetait la demande d’audience du groupe afin de lui exposer les préoccupations exprimées dans le document de 52 pages, les treize auxquels se sont joints six autres compatriotes dont le professeur de droit Constitutionnel Marcel Lihau Ebua, Vincent-Robert Mbwankiem Niaroliem, Faustin Birindua, Dikonda Wa Lumanyisha, convaincus de la justesse de leur initiative, du caractère sacré de leur cause et enflammés par l’adhésion massive des combattants qui bravent la répression, ont créé conformément au Manifeste de la N’sele, le 15 février 1982, le parti politique dénommé : «Union pour la Démocratie et le Progrès Social», « UDPS » en abrégé. Basée sur l’idéologie du solidarisme, l’UDPS entend appliquer les valeurs de la solidarité africaine. Ses statuts seront rédigés par les prisonniers de Béringo à Oshwe, dans la province de Bandundu dont Etienne Tshisekedi faisait partie.
Pour mémoire, le Manifeste de la N’sele, texte fondateur du régime de Mobutu publié en 1967 avait consacré le multipartisme à deux. Mais, malheureusement comme vous le savez, Mobutu a violé l’esprit et la lettre de ce manifeste pour institutionnaliser le MPR en 1971, bloquant ainsi toute possibilité de fonder un second parti.
La direction politique provisoire mise en place était composée de la manière suivante :
– A la Présidence : président, Kibassa Maliba ; 1er vice-président, Ngalula Mpandanjila, 2ème vice-président, Prof Lihau Ebua ; 3ème vice-président, Mbwankiem Niaroliem ;
– Au Secrétariat national : secrétaire national à l’Organisation, E. Tshisekedi Wa Mulumba ; secrétaire national aux Finances et Budget, Lusanga Ngiele ; secrétaire national à la Justice, Protais Lumbu Maloba ; secrétaire national à la Jeunesse, Isidore Kanana ; secrétaire national aux Relations extérieures, Anaclet Mpinga Makanda..
Le 1er juillet de cette année 1982, ils seront tous de nouveau condamnés à 15 ans de prison. Peu de temps avant d’être séquestrés, ils s’étaient organisés pour faire sortir du pays, le professeur Dikonda Wa Lumanyisha, le 5 juin 1982 et le chargeront en qualité de plénipotentiaire de l’UDPS en Europe, basé à Bruxelles, d’une mission diplomatique. Celle-ci aboutit, non seulement à faire connaitre le parti sur le plan international, mais aussi à faire libérer les fondateurs de l’UDPS, en acculant Mobutu à proclamer la Loi d’amnistie du 21 mai 1983. Ce que nous sommes en train de subir ici, il y en a d’autres qui ont connu pire comme cette marche forcée en costume d’Adam du fondateur Lusanga Ngiele, lui imposée par le sinistre gouverneur Duga Kubge Toro, dans les rues de Mbuji-Mayi.
-Mabwano : As-tu des questions à poser ? Sinon, je passe la parole à Mapendano pour une introduction sur le projet de société de l’UDPS dont il pourra poursuivre le développement demain. Bientôt, nous allons nous rendre à la paillote où nous avons la permission de passer trois heures de détente quotidienne. Kalonji, n’oublies pas d’apprêter le ballon.
– Ngieb : C’est clair comme l’eau de la roche. Mais, on m’a aussi parlé que la contestation était partie du massacre des creuseurs de diamant de Katekelay, au Kasaï Oriental. Qu’en est-il au juste.
– Makanga : Oui, le massacre des creuseurs de diamant de Katekelay, au Kasaï Oriental en Juillet 1979, auquel il convient d’ajouter ceux d’Idiofa dans la province de Bandundu sont des événements qui ont pesé d’un poids particulier dans la création de l’UDPS. Permettez que nous jetions un regard rétrospectif sur l’histoire du Zaïre et le sens à donner à notre situation d’aujourd’hui. A quelque chose, malheur est bon. Il y a une constance congolaise : c’est toujours l’application d’une loi inique qui a fini par sauver le peuple congolais à chaque tournant de son histoire :
– En 1903, c’était la stupéfiante découverte des atrocités de Léopold II qui consistaient à l’amputation des mains à tout contrevenant à la loi sur le quota de caoutchouc. Le rapport du Consul de la Grande – Bretagne à Boma qui relevait six mille mains coupées en six mois, rien que sur le Momboyo, a été déterminant dans la dénonciation du mal. En 1908, le roi céda son fabuleux Etat Indépendant du Congo à la Belgique.
– Le 04 janvier 1959, c’est toujours une loi inique, celle d’interdiction de la manifestation de l’ABAKO de Kasa –Vubu qui a mis le feu aux poudres et accéléré le processus de l’indépendance cha cha.
– Et vingt ans après, en 1979, enfin, c’était une autre loi inique, celle interdisant l’exploitation et la détention des matières précieuses, qui a servi de toile de fond à la fronde parlementaire laquelle sera à l’origine de la création de l’UDPS.
En effet, au Kasaï Oriental, en juillet 1979, alors que les parlementaires de cette région, Anaclet Makanda, Joseph Ngalula, Etienne Tshisekedi, Crispin Milambo et Eugène Tshibuyi sont en vacances parlementaires, des centaines de creuseurs artisanaux de diamant dans la mine à ciel ouvert de Katekelay sont mitraillés par l’armée. Plus de deux cents trouvèrent la mort à la suite d’une fusillade meurtrière et d’un mouvement de panique chez les creuseurs, qui, pris par surprise, voulurent traverser la rivière et périrent noyés. Des centaines de corps sont retrouvés flottants dans la rivière Sankuru. S’engage alors une bataille des chiffres entre le pouvoir qui parle de 3 morts et les 250 dénombrés par les cinq parlementaires. Ces derniers dans une lettre datée du 23 Juillet 1979 au Président du conseil législatif exprimaient leur indignation et exigeaient une enquête parlementaire immédiate sur ces massacres. Ils réservèrent des copies de cette lettre au Président Mobutu et à tous les organes du Parti-Etat MPR.
Cette lettre, très largement diffusée à l’étranger par le Comité Zaïre à partir de la Belgique, donna de Mobutu et de son régime une image négative au sein de la FIDH et de la communauté Internationale a une période oû Mobutu attendait l’aide internationale pour financer le « Plan Mobutu ».
Mobutu effrayé par les proportions qu’a prises l’affaire relayée par Amnesty international et la presse étrangère tente un dialogue avec les signataires. Il convoqua les Elus du Kasaï Oriental au Camp Militaire TSHATSHI pour leur demander de se rétracter, en revoyant à la baisse le chiffre de massacres contenus dans leur lettre. Refus catégorique des signataires. Mobutu s’en prendra à Etienne Tshisekedi en lui tenant des propos directement menaçants : « Vous voulez ma peau, vous ne l’aurez pas, ou vous le paierez très cher, car moi je peux avoir votre peau quand je veux ». Mais, Tshisekedi ne s’est pas laissé intimider, comme il devait déclarer à la presse belge en 1980, il était « déterminé à conduire le combat pour une démocratisation du système politique ».
C’est lors de son traditionnel meeting de la journée du poisson à Kinkole, le 24 juin 1982, que Mobutu pour la première fois a répondu publiquement aux fondateurs de l’UDPS. Dans le discours transmis in live à la Télé-Zaïre, le guide qui parlait en lingala a évoqué la fatigue (Patience eleki ) due assurément à l’insuccès du jeu du chat et de la souris auquel il se livrait avec les leaders de l’UDPS. Puis, il s’en est pris, sans les citer, à ceux qui alertent Amnesty international et la presse belge.
LE PROJET DE SOCIETE DE LA NOUVELLE SOCIETE DE L’UDPS.
Mapendano : La lettre ouverte adressée par les treize Parlementaires au Président Mobutu le 1er Novembre 1979 peut être considérée comme une étape cruciale pour la naissance de l’UDPS. En effet, elle se termine par 10 propositions faites à Mobutu pour démocratiser le système, dix propositions qui sont le résumé d’un projet de société démocratique national moderne. C’est delà que vient le projet de la Nouvelle société de l’UDPS qui est un programme de sortie de crise et de renaissance de notre pays qui, en outre, a vocation de servir de locomotive à la renaissance africaine. Il est l’antithèse du mobutisme érigé en politique de prédation des ressources nationales et d’affamer le peuple. La dénomination de l’UDPS est tout un programme. En effet, elle renferme les options fondamentales du parti : union des zaïrois (paysans et intellectuels) pour construire en au cœur de l’Afrique un état de démocratie et de progrès social.
– Sur le plan politique, l’UDPS prône une idéologie de la social-démocratie, la construction d’un Etat de droit et de démocratie de type fédéral ;
– sur le plan économique, elle a pris le contre-pied du régime économique de l’homme-léopard caractérisé par l’intervention excessive de l’Etat dans le secteur économique avec ses complexes industriels et commerciaux budgétivores et improductifs. Tout en maintenant néanmoins l’option libérale, mais avec une volonté de la réformer par une politique de libéralisation. Le principe de subsidiarité sous-tend la politique économique à telle enseigne que l’Etat n’interviendra que là où l’initiative privée se révélera inopérante. Dans le même ordre d’idée, les monopoles tels que celui des assurances et des télécommunications devraient être démantelés. Seuls les secteurs stratégiques devraient demeurer dans le domaine de l’Etat. Cependant, il faut relativiser que depuis que Madame Margareth Thatcher a été le premier chef de gouvernement à privatiser les PTT, secteur naguère stratégique, les secteurs stratégiques ne sont plus légion.
– Sur le plan social : Comme le secteur social était le parent pauvre du mobutisme, les fondateurs de l’UDPS étaient obnubilés par le souci d’accorder une priorité à ce secteur pour redistribuer les produits de la croissance à la population. D’où, la place prépondérante qu’occupe le social dans les options économiques et sociales du parti. C’est le sens à donner au concept de « solidarisme», la doctrine du parti qui s’inspire de la solidarité africaine.
-Mabwano : On frappe à la porte, c’est l’heure de la détente. Tu vas continuer demain. Attention Ngieb, retiens qu’à la paillotte, nous sommes surveillés et ne parlons jamais de politique. C’est le moment où parfois les gardiens, lorsqu’ils sont de bonne humeur, nous donnent quelques bribes d’infos, car nous n’avons pas le droit de posséder un appareil de radiorécepteur ni des journaux.
– Mapendano : Est-ce que je peux reprendre l’exposé interrompu hier relatif au projet de société de notre parti.
– Mabwano : Un instant, nous commençons comme de coutume par faire le point de ce que les gardiens nous ont dit hier.
– Kalonji : Le sergent Mangbanzo m’a soufflé à l’oreille que les fondateurs pourraient rentrer à Kinshasa à l’occasion du renouvellement du septennat de Mobutu, prévu en 1984. Maintenant, il faut réfléchir sur ce qui pourra nous advenir.
– Mabwano : Fais attention à ce que dit Mangbanzo. Rien n’a, à ce jour, été confirmé de ce qu’il nous a déjà dit. Je me demande s’il n’est pas un spécialiste de l’intox, instrumentalisé par son chef pour nous donner l’espoir de vivre. C’est connu dans le monde entier qu’il faut endormir les prisonniers par des récits à dormir debout pour qu’ils ne craquent pas. Attendons voir. Y a-t-il une autre nouvelle ? Kalonji, sois prêt c’est bientôt ton tour.
– Dr Akal : Le pape Jean Paul 1er vient en visite officielle, je pense que le Cardinal Malula qui nous soutient dans notre lutte ne manquera pas de demander au Saint-Père pour conseiller Mobutu d’engager un dialogue avec l’UDPS.
Kalonji : J’étais acteur de ‘’Théatre national Mobutu Sese Seko’’ au moment de mon arrestation. J’avais terminé des humanités pédagogiques à l’Institut Don Bosco des Frères Joséphites de Kinzambi à Kikwit. Etudiant, je jouais dans la troupe théâtrale « Les petits nègres » du Réverend Frère Norbert Mikanza Mobiem à Kikwit avant que Mobutu ne le nomme, en 1978, pour monter cette compagnie théâtrale. C’est ainsi qu’étant rentré à Kikwit pour recruter les acteurs, il m’a choisi ainsi que quelques camarades. En débarquant à Kinshasa, je m’attendais à une brillante carrière dans la nouvelle troupe. Mais, j’ai vite déchanté : le transport comme la nourriture étaient un casse-tête et le logement un enfer. Le budget de la culture était insignifiant dans un pays où pourtant la politique officielle était le recours à l’authenticité et la revalorisation de la culture ancestrale. Cependant, c’est le séjour kinois du « Ballet de Guinée » du Président Sékou Touré, une troupe qui a fait plusieurs fois le tour des cinq continents qui a été l’électrochoc et un moment de remise en question pour nous les acteurs zaïrois. Le professionnalisme des acteurs guinéens a surpris Norbert Mikanza Mobyem, qui s’est mis à penser le théâtre autrement. Leurs conditions de vie n’étaient pas loin de créer une révolte au sein de la compagnie. En effet, nos collègues guinéens avaient chacun une maison et certains des voitures, sans compter une situation salariale enviable.
La leçon guinéenne apprise, la Compagnie Nationale de Théâtre Mobutu Sese Seko fera des exploits notamment avec la pièce « La fille du forgeron » du Père jésuite Ngenzi, primé au FESTAC de Lagos de 1977 et d’autres telles que « LIANJA », inspirée de la mythologie zaïroise de « Mamiwata » qui récoltera un succès national dans tous les chefs-lieux de province où il a été joué. Ou encore « Notre sang », écrit en 1979 et primé à Caracas, il y a quelques mois en 1982. Ces performances professionnelles n’avaient malheureusement aucune incidence sur les conditions matérielles des acteurs. C’est ainsi que les acteurs, vedettes sur scène étaient minables dans la rue. Aussi s’étaient-ils organisés, à leur façon, pour résister contre le régime dictatorial. Comme dans la satire musicale « Naza balado te » de Ngieleka et ….. où l’on se raillait de l’acharnement des forces de répression contre des petits larcins, pendant que les gouvernants pillaient les ressources de l’Etat dans toute impunité. Ou encore « Tambula malembe na mokili », une autre chanson qui dénonçait avec force les maux qui minent la société zaïroise à travers le drame d’un père de famille zaïrois dont les 10 enfants étaient décimés dans diverses calamités, effets collatéraux de la dictature : vol, criminalité, malnutrition, chômage, prostitution, tracasserie, violence, délinquance, etc. Bref, les artistes abusés avaient fini par se lasser des slogans creux du régime depuis de longues décennies : indépendance économique, contentieux belgo-congolais, nationalisme zaïrois, authenticité, mobutisme, rôle dirigeant du parti, parti-Etat, objectif 80 où le Zaïre devait être classé premier ou deuxième et jamais troisième, le plan Mobutu et Tinto tinta,.
C’est dans ce climat d’incertitude sur l’avenir que j’ai appris avec bonheur la naissance de l’UDPS. J’avais salué la « Lettre des Treize » qui circulait sous manteau en découvrant dans ses signataires des vrais nationalistes qui peuvent sauver la Nation en danger. Je connaissais le fondateur Mbwankiem Niaroliem depuis le Kwilu où il était venu en campagne électorale en 1965. Cela m’a facilité de le rencontrer et d’adhérer dans la cellule clandestine de l’UDPS de Bandalungwa à Kinshasa.
Un jour, nous étions en train de répéter une pièce qui devait être jouée au Festival de théâtre à Dakar. Je jouais ma partition lorsque deux individus sont entrés pour se joindre au public qui venait souvent suivre nos répétitions. L’un deux portait un talkie-walkie de marque Motorola, signe recognitif des agents de la sécurité. J’ai vite flairé le danger et prêt à paniquer lorsque le directeur artistique m’a rappelé à plus d’attention. A la fin de mon rôle, j’ai tenté de fuir par une porte dérobée où j’ai rencontré deux individus au regard méchant. J’ai emprunté une autre porte où il y avait toujours des suspects. J’ai alors réalisé que comme dans un feu de brousse, le bâtiment était encerclé. Dans l’impossibilité d’échapper à ce que je ressentais comme un commando venu pour me traquer, j’ai usé du stratagème du faux malade. Je suis rentré sur la scène où j’ai crié que j’avais des céphalées avant de m’effondrer. Le directeur artistique s’est penché sur moi et on m’a transporté dans le véhicule offert malheureusement par les curieux visiteurs. En cours de route, l’un d’eux a dégainé un revolver et ordonné au directeur et à son agent de descendre. Plus tard, j’ai atterri à Kin Maziere, puis à la geôle de la Garde civile de l’IBTP, puis à celle du Grand marché et enfin, de la Victoire, lieux où j’ai subi toutes sortes de tortures avant d’être acheminé ici.
Mabwano : Alors Kalalé, tu es du Shaba, Ngieb voudrait connaitre ton cursus de combattant.
Kalalé : Mon combat contre le régime de Mobutu a commencé lorsque j’étudiais à la Faculté de Chimie de l’Université de Toulouse en France. J’assumais alors les fonctions de président du comité local de l’UGEC, union générale des étudiants congolais, une organisation de tendance gauchiste et nationaliste proche du lumumbisme. Pour vous donner une idée de l’UGEC, à son troisième congrès, tenu en 1966, elle avait opté pour le marxisme et recommandé de faire du Congo un état socialiste. Engagé dans une entreprise des eaux à Marseille, je ne me sentais jamais à l’aise en dehors de mon pays, surtout d’être traité de sale nègre dans la rue. Rentré au pays, j’ai été embauché comme directeur technique dans une savonnerie localisée à Limete. J’étais révolté de constater qu’il était difficile à un autochtone pour obtenir une ligne de crédit à cause d’une discrimination bancaire. Je rêvais pourtant d’une classe moyenne où nationaux et expatriés pouvaient chacun exploiter les vastes opportunités d’affaires de ce pays, véritable sous-continent. Malheureusement, Mobutu ne travaillait pas pour promouvoir le business : il y avait la corruption rampante, des déficits budgétaires dus à la mégestion des finances publiques qui créaient une inflation chronique, malsaine pour les affaires. En plus, la loi de 1973 sur le commerce qui exclut les investisseurs étrangers du commerce de détail n’est jamais mise en pratique. Comme je le disais, depuis l’université, j’avais développé une culture de contestation antimobutiste. Ce qui fait que la lecture de la « Lettre des treize », une diatribe contre le régime m’a facilement convaincu que les fondateurs de l’UDPS avaient des idées géniales pour refonder l’Etat zaïrois. C’est grâce à un ami du Katanga, proche du fondateur Kibassa que j’ai adhéré à l’UDPS, dans une des cellules clandestines de Matete à Kinshasa. Grâce aux services d’un membre de la cellule déguisé en vendeuse ambulante des feuilles de manioc, je recevais régulièrement les nouvelles et instructions du parti.
Mon arrestation a eu lieu à l’usine, un an après mon adhésion à l’UDPS. Amené à Kin Mazière, j’ai été accusé d’être le bailleur de fonds de l’UDPS et traité avec beaucoup de brutalités dont l’une m’a marqué à jamais : celle d’avoir été noyé dans une salle-bassine d’eau pendant de longues heures. Le seul moyen de se sauver était de tenir une barre suspendue au-dessus de la tête. Ceux qui lâchaient étaient emportés par les eaux dans un canal. C’était affreux, car, j’ai vu des gens mourir dans l’eau. Champion de la noyade, j’ai été transporté nu comme un verre de terre dans une cellule mouillée où je suis resté pendant trois mois. Dans la suite j’ai été trimballé un peu partout : dans les cachots du SNIP de Kin Mazière, du Boulevard du 30-juin, du SARM à Kitambo, du Conseil National de sécurité près Palais du Marbre et de la BSRS à la Circo. C’est comme si chaque service de sécurité voulait m’entendre.
Il m’est apparu pendant les interrogatoires d’apprendre que les services de sécurité ont cru que, par des canaux belges, je recevais l’argent. C’est ainsi que mon patron, un flamand a été interpellé en même temps que moi. Lui, au moins, a été libéré après l’intervention de son ambassade. C’est alors que je me suis rendu compte comment nos services des renseignements sont incompétents.
-Dr Um Akal : Après mes études à l’Université Lovanium en 1971, j’étais affecté comme médecin traitant à l’Hôpital Général Mama Yemo. Jusqu’en 1975 l’hôpital était bien approvisionné en médicaments et équipements médicaux par le DCMP. Notre salaire était assez substantiel. Par exemple, je n’avais rien à envier à mes collègues travaillant dans des polycliniques des entreprises privées. Tout le monde avait l’amour du travail. Je me rappelle encore que je quittais rarement le service à 15 heures et restais dans mon bureau pour la réflexion sur les nouveaux cas de maladie qui demandaient des innovations. Malheureusement, dans la suite les choses ont évolué autrement. Les médicaments de base commençaient à manquer au point qu’il ne nous était plus possible de soigner les cas d’urgence notamment les accidentés. Le salaire rogné par l’inflation sans y être indexé était devenu dérisoire et ne permettait même pas d’assurer un minimum vital. L’Hôpital Mama Yemo devint un mouroir et les médecins organisaient sans le dire des grèves larvées pour ouvrir des polycliniques privées où ils passaient la majeure partie de leur temps. Le mécontentement était devenu général. Tout le monde souhaitait la chute du dictateur Mobutu.
C’est à ce moment que j’ai entendu parler de l’UDPS. Un malade que j’avais soigné que je connaissais depuis l’université m’a aidé à entrer en contact avec un membre de la cellule clandestine de Ngiri-ngiri. Après avoir pris connaissance des statuts et surtout du projet de société de ce parti, j’ai conclu que le projet de la nouvelle société zaïroise était solide. C’est alors que j’ai adhéré. Deux ans après j’étais élu président de la section. Cette adhésion m’a fourni l’occasion de recruter d’autres cadres et collègues à Mama Yemo qui, comme vous le savez, est devenu un des bastions de l’antimobutisme. Malheureusement, j’ai été trahi par un cadre de cette section. Un soir après le travail alors que je retournais à la maison dans ma voiture, j’ai été intercepté au niveau de Matongé par un véhicule sans immatriculation qui a cogné le mien. Les occupants au nombre de quatre m’ont fait sortir de la voiture avec un revolver sur la tempe. Je n’ai pas douté un seul instant pour savoir que j’étais dans les mailles des services de sécurité. Tous les autres occupants de ma voiture ont été libérés en cours de route et j’étais bien sûr le gibier dont ils communiquaient le nom dans leur talkie-walkie. C’est à Kin-Mazière que j’ai passé la nuit après avoir subi les tortures que vous avez définies.
Post-scriptum :
En juillet 1987 à la suite des Accords de Gbadolite, tous les prisonniers de l’UDPS sont libérés. C’est alors que Ngieb et ses codétenus obtiennent leur libération sous condition de ne plus appartenir à l’UDPS. Mais, c’était sans compter avec des gens que des longues années de captivité ont radicalisés. S’agissant de Ngieb, il sort complètement transformé, victime du virus de l’UDPS et gagné à sa cause qu’il décide de ne plus quitter. Le « parti des Aradjical » était devenu sa famille.
Désiré MUWALA-BOL’MAKOB MATALA-TALA
Notes sur l’auteur :
De nationalité congolaise, MUWALA-BOL’MAKOB MATALA-TALA est actuellement Chargé de cours à la Faculté des Sciences Economiques de l’Université Libre de Kinshasa (ULK), après l’avoir été à l’UNILU, Bel-Campus, Université Cardinal Malula, Université Chrétienne de Kinshasa et Université du Bandundu.
Ancien compagnon de lutte d’Etienne Tshisekedi, il est l’heure actuelle PCA de l’Autorité de l’Aviation Civile et Secrétaire National aux Finances de l’Exécutif de l’Union pour la Démocratie et le Progrès Social (UDPS/Tshisekedi).
Conseiller Principal du Chef de l’Etat congolais au Collège Commerce International (2019-2023), il a, dans le passé, exercé le métier de banquier, comme Directeur à la Banque Centrale du Congo (1974 à 1990) et celui de journaliste, chef de la rubrique économique au périodique kinois « Le Soft international » (2007 à 2011).
Il œuvre aussi dans le secteur des organisations humanitaires, sociales et philanthropiques. Il préside notamment le Conseil d’Administration de la Fondation MUWALA-BOL’MAKOB.
Du même auteur :
Les fondamentaux éthiques de la pensée politique de Tshisekedi wa Mulumba, « Le Peuple d’Abord » revue de la Présidence de la République en deux éditions, numéros 044 (16 au 22 juin 2020) et 045 (23 au 29 juin 2020
https//echosduvilage.com »les-fondamentaux-éthiques-de-la-pensée-politique-de-tshisekedi-wa-mulumba
L’UDPS, l’économie et le changement, La Référence Plus, Kinshasa, 23 septembre 1993 ;
1982-2007, l’UDPS accomplit 25 ans de sueurs, de sang et de larmes, Le Soft, Kinshasa, n°898, 08 mars, 2007.
Ce jour Tshisekedi me dit : le nationalisme est stérile, Le soft international, Kinshasa, 1ère éd. N° 1126, 29 septembre 2011/www. Kaisa.canalblog.com-rdc-le-nationalisme-est-sterile.
Les 33 ans de l’UDPS : pourquoi la machine est-elle loin d’être rouillée ? Inédit, document distribué dans les structures de l’UDPS.
PROCHAINEMENT :
(II) JAMAIS KOLONGA : TENONS BON, L’UDPS VAINCRA !
